Après deux semaines de cours

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A l’Université, faculté de lettres, département histoire, première année, j’en suis déjà à la fin de la deuxième semaine de cours !

Ce que j’en pense ? Excellents les professeurs, avec toutefois une mention spéciale pour celui qui enseigne l’araméen, et passionnants les cours.

Je me replonge après plus de cinquante ans dans l’histoire de la Grèce (j’ai connu l’époque bénie où on pouvait étudier le latin et le grec en secondaire), et j’aborde enfin cette région si riche en événements, bouleversements, langues, religions et ethnies.

Bien sûr, les cours sont en arabe et je suis surprise d’en comprendre parfois la totalité, mais aussi souvent la moitié, voire rien du tout.

Avec les étudiants, je ne parle que l’arabe ; cela se passe très bien. Comme leurs aînés, ils sont merveilleux de naturel et de bienveillance.

Le premier jour, j’adresse timidement la parole à ma voisine qui a l’air un peu distante, mais qui se dégèle très vite ; et de fil en aiguille, je rencontre de plus en plus de monde. On me demande quels pays j’ai visités, quelles régions de Syrie (toutes, sauf Ebla et Idlib). Quand ils se montrent épatés voire un peu envieux, je leur rappelle qu’à leur âge je n’étais guère sortie de Belgique. Le plus difficile est de retenir les noms, car il y an a que j’entends pour la première fois : Rasha, Hiba, Hansa, Boushra, Alam et tous les jours, il s’en ajoute de nouveaux.

Les bancs sont au début ségrégés entre filles et garçons, distinction qui s’estompe lentement. On voit à présent sur le même banc des jeunes du sexe opposé. En primaire, les filles et les garçons sont ensemble ; dans le secondaire, ils sont séparés. La majorité des filles portent le foulard.

Un jeune garçon, Saad Eddine, m’a prise sous son aile et m’aide à m’y retrouver dans la cascade d’horaires qui se succèdent depuis le début car pour le Ramadan, on abrège les cours. Il me sert de porte-parole et comme il a très vite mémorisé ma biographie, il répond à ma place quand de nouveaux curieux viennent m’interroger à tel point qu’à la fin du premier cours, quand le professeur demande s’il y a des questions et puis se tourne vers moi et demande : Madame, avez-vous des questions et que je fais non de la tête – en fait j’aurais dû la basculer vers l’arrière pour dire non – Saad répond à ma place et explique que je ne parle que le fosiha. Je me suis pourtant faite toute petite, tellement je suis terrorisée à l’idée de parler en public. Le téléphone arabe doit fonctionner à toute allure car, un autre jour, lorsque ce même professeur me demande si je suis Américaine, la salle répond : non elle est Belge.

Saad veut devenir journaliste et, n’ayant pas obtenu son bac avec assez de points pour aller en fac de journalisme, il s’est inscrit en histoire. Il compte néanmoins bien travailler à Al Djazeera. Je suis certaine qu’il y arrivera. Il est brillant, vif, intelligent et il a de la mémoire ; en outre, il est déjà très cultivé pour son âge. Il connaît le monde entier. Ici, une digression au sujet de la chaîne Qatarie ; dans un taxi, je rencontre un journaliste de la TV syrienne et quand je lui demande ce qu’il en pense, il se lance dans une étonnante diatribe contre cette « manœuvre très réussie de la CIA pour désinformer les pays arabes » ; il me laisse assez sceptique surtout quand il dit que même le procès de Tassir Alouni, le journaliste condamné injustement à sept ans de prison pour faits de terrorisme, c’est du bidon.


Image Details: Saad est au deuxième rang

On me demande mon âge, et comme on suppose que je suis très vieille, on me donne quarante ans (c’est très vieux quand on a dix-huit ans) ce que je ne prends pas pour argent comptant. Alors, quand j’avoue soixante-huit, wow, c’est sans doute l’âge de leur arrière grand-mère ! On me demande ce que je mange et je devrais répondre que contrairement aux Croisés de Maarat al-Noman, je ne mange pas de bébés cuits à la broche. J’ai déjà raconté cet affreux épisode de notre « mission libératrice » dans la région au cours de laquelle les Croisés, morts de faim, ayant finalement pris la ville et n’y ayant pas trouvé de vivres, se sont rabattus sur les habitants.

La salle est toujours bondée pour les Grands Cours ; il faut arriver à l’avance sous peine de rester debout ou de s’asseoir par terre. On doit bien être trois cent cinquante.

Dieu merci, il y a de la discipline ; un prof expulse une fille qui parle et interdit l’entrée aux retardataires. Mieux, un autre n’accepte pas qu’un étudiant ait osé s’asseoir sur l’estrade ou qu’un malheureux soit entré par la porte réservée aux profs.

Il y a eu une dernière lutte devant le petit guichet où l’on vend les livres et où on se tient à deux de front : un garçon, une fille et derrière eux deux files, davantage des grappes, respectivement de garçons et de filles. De temps en temps, l’employé nous rappelle à l’ordre quand les files se brouillent ; vous trouvez cela excessif peut-être, mais croyez-moi, j’apprécie. Je regrette de ne pas avoir fait de football américain car c’est tout un art de maintenir sa progression quand on approche du but et que la fille devant vous se dégage du guichet avec ses bras chargés de livres ; il convient de la manœuvrer de façon qu’elle bloque votre concurrent. La passe rate plusieurs fois jusqu’à ce que le préposé me prenne en pitié et s’adresse à moi au-dessus de la tête de celle qui avait marqué le goal. J’avais attendu une bonne semaine avant d’oser descendre l’escalier pour aller acheter les manuels tellement il y avait de foule. Nous n’étions plus que trente lors de mon match.

Les bâtiments sont implantés dans de beaux jardins, où nous pouvons aller nous aérer entre les cours, mais au risque de perdre notre place.

Bref, je suis ravie de ce changement ; continuer au Mahad (institut) aurait certainement été utile, mais vous connaissez mon impatience et mon manque d’ordre. Bien que je continue les cours d’arabe à la maison, j’ai l’impression d’être à présent dans la vraie vie et je suis enchantée de rencontrer cette jeunesse syrienne qui me demande : qui est mieux, les jeunes de chez toi ou ceux d’ici ? J’avoue avoir un faible pour ceux d’ici car ils me traitent comme un être humain au lieu de m’ignorer comme je le fis à l’Uni de Genève avec un vieux qui suivait les cours avec nous. Je réponds diplomatiquement qu’on ne peut pas comparer.

Nous sommes dans le joli mois de Ramadan ; tout est doux et aimable et calme.

Je devrais vous envoyer très bientôt les photos de Shat El Ahlam, la plage de rêve que j’ai découverte au nord de Lattaquié.