Une retraite en hiver

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Shat el Ahlam, le 12 décembre 2005

Mon dernier séjour lors de l’Aïd el Fitr qui marque la fin du Ramadan m’avait fait jurer que je ne reviendrais qu’au printemps car une retraite sous la pluie est un peu difficile à supporter, la plage devenant carrément infréquentable et les promenades peu agréables.

Le très beau temps de ce mois de décembre me fit revenir sur cette résolution et je n’ai eu qu’à m’en féliciter.

Les cours ne reprendront qu’en janvier, les étudiants préparant les examens auxquels j’échappe puisque je ne suis qu’auditrice. J’emporte livres et romans pour lire et étudier, notamment le très bon « Damas, des Ottomans à nos jours » de Gérard Degeorge publié par L’Harmattan.

Lors de la morte saison, la plage est gardée tour à tour par le bel Ali et le pas vilain Louéï qui veillent sur le confort des amoureux de solitude et de nature.

Nous ne sommes pas au coeur de Badroussiya qui doit être la dernière plage avant la Turquie, mais dans ce que j’appellerais son avant-poste : une route semée de petits magasins, presque tous fermés à présent, sauf l’épicerie d’en face où je me procure deux poignées de bulgur et de lentilles ainsi que quelques oignons ; pour le lait, j’ai trouvé à un kilomètre d’ici du lait en poudre. Ni poisson, ni viande, mais, quand ils me manquent, il y a un excellent restaurant à vingt minutes d’ici où on me fait un merveilleux taboulé et qui est un des seuls en Syrie à savoir cuire le poisson convenablement. Croyez-moi ; j’ai essayé aujourd’hui à Lattaquié le réputé Somar et c’était en dessous de tout ; ils ont pris deux dorades qu’ils ont jetées dans de l’huile bouillante jusqu’à ce que leur chair devienne bien sèche.

Pour la distraction – car on ne peut pas se contenter d’étudier et de lire – j’ai apporté mon portable et quand je veux me brancher sur internet, Louéï/Ali me descend la rallonge du téléphone par la fenêtre de l’étage, ce qui m’évitera de devoir « traiter » des dizaines de spams lors de mon retour à Damas. Dans le pc, j’ai aussi stocké de la musique et je vous écris en écoutant Hamza Shakur et Farid el Atrache que j’avais toujours trouvé un peu pleurnicheur, mais avec lequel je me suis réconciliée. La musique qui l’accompagne est superbe. Le soir, c’est le narguilé dehors, emmitouflée dans la couverture en regardant la mer dont on ne voit plus que la blanche écume des vagues.

J’ai fui Damas où se joue le drame de mon climatiseur/chauffage que j’essaie en vain de faire réparer depuis un mois ; j’en étais arrivée à avoir consulté cinq personnes différentes, mais quand j’ai appris à ma propriétaire que le dernier spécialiste, qui avait toute ma confiance, me proposait de remplacer le compresseur pour la modeste somme de 400 dollars, elle m’a dit que je me faisais voler, que tous les Syriens étaient devenus des voleurs et font honte à l’Islam, et qu’elle m’enverrait son (le sixième) spécialiste ; pendant mon absence, le cinquième cherche toujours des pièces de rechange qui éviteraient l’achat du compresseur et on verra bien à mon retour. En attendant, pour me chauffer j’ai un véritable garage de radiateurs électriques achetés par mes soins ou prêtés par des amis. Si vous en avez les moyens, prenez un appartement avec chauffage central. BTW (by the way= en passant), les loyers ont pratiquement doublé et le mien, qui était élevé au départ, est devenu raisonnable, vu le quartier.

Les gens de cette région, au nord de Lattaquié, sont très pauvres ; les boutiquiers logent souvent dans leur, parfois tout petit, magasin. On voit un lit dans un coin ou derrière le comptoir. Je rends visite à un marchand de téléphones mobiles (ici !) dont les affaires doivent se faire en été. Lors de mon dernier séjour, quand je n’avais que mon petit enregistreur et que je pensais mon haut parleur fichu, au lieu de m’en fourguer un neuf, il m’a montré comment le brancher.

Dans un camping voisin doté d’un grand et très modeste café, je prends une tisane ;
quand je demande la facture, je vois le garçon très perplexe se gratter la tête ; il part consulter son patron et j’imagine leur taximètre montant en flèche (une « noble » étrangère, cela ne se trouve pas tous les jours), puis il revient et laisse tomber « di-afa », ce qui veut dire gratos.

Dans la rue, une petite fille me rattrape et me donne un quartier d’orange.

Il y a des choses à visiter dans les environs : le village voisin de Ras el Bassit

… et plus près, ce parc de sculptures

Comme le soleil se couche tôt, les soirées sont un peu longues et, pour varier les plaisirs, je fais aujourd’hui une virée à Lattaquié, à une heure en micro (minibus) d’ici. L’aller se passe bien ; je suis avec Louéï qui a fini son tour de garde et qui rentre dans son village au delà de Lattaquié.

Au retour, à la station de micros, celui de Badroussiya est vide et on me propose de le louer tout entier ; je dis que j’attendrai qu’il se remplisse. Petit à petit, les clients arrivent et je les entends parler de la « ajnabiyé » (l’étrangère ) ; cela me fait la même impression que si l’on murmurait la juive ou l’arabe chez nous. Dans le minibus, il n’y a que des hommes et il reste deux places vides ; un jeune homme vient s’asseoir à une place de moi. Il serait venu s’asseoir tout à côté de moi que cela aurait été mal vu par tout le monde. En fait, pourquoi les murmures sur l’étrangère ? Les Occidentaux ne fréquentent pas cette partie de la côte car on les aiguille plutôt vers les très beaux et confortables hôtels de Lattaquié. De plus, je suis une femme et je voyage seule. D’ailleurs, à Damas, mon amie Marianne s’est écriée quand je lui ai annoncé mon départ : quoi ? SEULE ? Tu n’as pas peur ?

Je n’ai pas encore eu peur en Syrie, sauf quand je suis dans un bolide qui fonce à tombeau ouvert et que je ne suis pas certaine que mon invisible signe de croix et ma muette « fatiha », la prière des morts, me garantiront d’arriver à bon port.

Je suis venue en avion car mon dos ne tient pas les longues distances (quatre heures de bus, plus une heure de micro jusqu’ici depuis Damas), mais l’arrivée à l’aéroport qui se trouve près de Jablé est stressante, les seuls transports étant assurés par des taxis et par des minibus aussi mafieux les uns que les autres.

On me demande une somme exorbitante, mais je me défends et j’ai gain de cause. Je suis trop souvent sur la défensive ici et mon caractère s’en ressent. Je suis facilement parano. Je m’assieds à côté du chauffeur pour mieux lui indiquer la route dans le noir, mais quand sa main effleure, sans doute par accident, ma cuisse, je profite d’un arrêt à la station d’essence pour aller m’asseoir derrière.

Mais, pendant que je parle de ces détails mesquins, notre sort se joue à New York et Dieu sait à quelle sauce on va nous préparer. Toute l’affaire est tragique alors que le peuple syrien, et c’est lui qui va payer les pots cassés, n’y est absolument pour rien.