Sombre samedi

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le 5 février 2006

Hier, deux ambassades ont été mises à feu pour l’affaire des caricatures danoises.

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Dans tous les pays il y a des casseurs, mais ici cela étonne vu que nous ne vivons pas en démocratie et que la police est généralement efficace.

Ça a commencé à sentir le roussi chez le boucher il y a quelques jours. Je le connais depuis plus de trois ans et il sait très bien que je viens de Belgique puisque je lui ai même ramené, à sa demande, des t-shirts avec Belgium écrit dessus. Il me demande si je suis du Danemark. Je lui dis « tu sais très bien que je viens de Belgique ». Marie prétend qu’il ne connaît pas la différence et qu’il s’imagine peut-être que le Danemark est une province belge. Possible. En Espagne, il y a cinquante ans, la servante illettrée pensait que l’on parlait ou espagnol ou « estranjero » et elle mettait le monde entier extérieur à l’Espagne dans la catégorie estranjero. Ici, le boucher n’est pas un illettré. Toujours est-il qu’il a accepté de me servir.

Dans les épiceries, on a retiré les produits danois et puis, hier il y a eu la manif. J’ai vu les dégâts chez les Danois ce matin. Pas triste. Le bâtiment a été éviscéré. Heureusement, il n’y a pas eu de victimes, mais les Danois ont incité leurs ressortissants à quitter le pays.

Je me faisais beaucoup de souci pour le Centre culturel danois qui est un bijou dans la vieille ville, restauré avec respect et compétence et où l’on donne en été de merveilleux concerts de musique, notamment arabe. Au téléphone, on me dit que tout va bien.

Marie me propose de me réfugier chez elle, mais franchement je n’ai pas encore peur. Le jour où notre Serge Brammertz, successeur de Mehlis, remettra son rapport sur la mort de Hariri, j’irai peut-être me mettre au vert pendant un temps car autant on aime les Belges pour l’instant, l’humeur peut changer comme cela a été le cas pour les Français dont l’ambassade a quand même été protégée hier. Je me souviens qu’au début de la guerre en Irak, mon voisin français à la terrasse du café, bénéficiant de la popularité de Chirac, recevait sa consommation gratos. J’ai toujours refusé ce préjugé favorable car, grands dieux, la Belgique est aussi la patrie du Vlaams Belang et d’une bande d’émules de Le Pen. Quand les choses tournent mal sur le plan politique, nous perdons notre individualité et nous devenons un symbole. Avant que je ne vienne ici une amie m’avait prédit que je me ferais faire la peau et que malgré ma sympathie pour les Arabes, ceux-ci ne m’épargneraient pas le jour du grand soir. C’est probable, et cela me ferait mal de mourir pour des idées (voir la chanson de Brassens à ce sujet), mais comme notre mort est maktub, je ne m’en fais pas outre mesure.

Bien sûr que je suis triste. Dans la rue, les gens vaquent à leurs occupations et on me traite normalement, c’est à dire avec la gentillesse habituelle. Si vous consultez le blog de mon ami Ayman, vous verrez combien les Syriens ont honte de ce qui s’est passé et combien ils sont sensibles à la mauvaise image qu’ils ont à l’étranger. Combien de fois ne m’a-t-on pas dit : « dis–leur bien que nous ne sommes pas des terroristes ».

Personnellement, je vois dans la crise actuelle le trop plein de couleuvres avalées depuis des années et plus précisément : Abou Ghreib, Guantanamo, l’invasion de l’Irak, le deux poids deux mesures favorisant systématiquement Israël, l’occupation de la Palestine et les meurtres qui s’y commettent quotidiennement (les morts palestiniens sont tous des « militants », même quand ce sont de petits enfants), les menaces contre l’Iran et la Syrie, les attaques en Afghanistan, la Nekba (la Catastrophe ou l’exode palestinien de 1948) et je ne rappelle même pas la Déclaration Balfour (que l’on commémore par une minute de silence chaque année), ni la conspiration Sykes-Picot qui a abouti au dépeçage de la région.

Il y a que les gens en ont marre de prendre des baffes. Quand je lui demande comment les Syriens peuvent rester cool et aimables malgré la vie très dure qu’ils mènent, un commerçant me répond : « c’est la religion ; sans elle, nous deviendrions fous. Cela fait des siècles que nous subissons invasions, occupations, déportations, destructions, colonisations et autres avanies de ce type. Sans la religion, il y aurait de quoi se suicider. Elle nous aide à accepter notre sort. » Mais la religion c’est aussi « touche pas ». Un soir, dans un taxi, je dis au chauffeur que le monsieur qui vend des versets du Coran au bord de la route n’est pas là. Il ne comprend pas mon charabia, mais en entendant le mot Coran, il se cabre, tout de suite sur la défensive.

Il est très regrettable que ce soient les Danois et les Norvégiens, finalement les moins coupables de tous (plus les Chiliens et les Suédois du fait de dommages collatéraux) qui aient payé l’addition, mais croyez bien qu’ici les gens ne sont absolument pas d’accord avec ce qui s’est passé hier et me l’ont fait amplement savoir. Dont acte.